La presse parle de lui comme d'un OVNI. On peut lire dans le Canard enchaîné « le psy que la Sécu rend dingue », et dans le magazine Santé mentale « de l'adolescent perdu au psychiatre engagé ». Le docteur Sikorav a été diagnostiqué bipolaire et TDAH, et on le retrouve beaucoup dans la presse sur ces deux sujets. Je lui ai proposé qu'on démarre par la bipolarité et qu'on enchaîne ensuite sur le TDAH, dont on parle beaucoup, que ce soit dans la presse ou sur internet, et on n'arrive plus trop à savoir le vrai du faux là-dedans. On va essayer de démêler tout ça.

Qu'est-ce que ça fait d'apprendre ces deux diagnostics, et comment ça se passe dans une vie personnelle, dans une vie amoureuse ? Sa réponse donne le ton : « TDAH, on m'a d'abord dit ça en premier. On m'a filé de la ritaline quand j'étais gamin et je n'ai pas du tout aimé, ça me faisait le cœur à 200 à l'heure. Et puis après, on m'a dit que j'étais bipolaire. Au début, ça n'a pas fait grand-chose, parce qu'on m'a filé des médocs qui avaient très peu de chances de marcher. Ma copine de l'époque est partie, et elle a vraiment eu raison honnêtement, parce qu'elle a évité pas mal de galères. Ma femme aujourd'hui, elle est psychiatre aussi. Quand je l'ai rencontrée, je lui ai dit : écoute, je suis bipolaire. Elle a fait : OK, d'accord, banco. Et si elle n'avait pas été psychiatre, je pense qu'elle se serait cassée aussi. »

C'est quoi, un trouble bipolaire ?

Si on enlève tous les mots compliqués qu'on trouve dans les manuels de médecine, à quoi ça ressemble, un trouble bipolaire ? « C'est une petite partie du plus grand groupe de la maniaco-dépression. Les maniaco-dépressifs, ce sont des gens qui font des fluctuations d'humeur. Ça peut être soit des répétitions de dépressions, soit des phases hautes. Si tu as dans ta vie des moments où l'humeur fluctue de façon chronique et répétée sans aucune cause, et que dans la famille il y a des gens qui font pareil, tu as une maniaco-dépression. Souvent, on voit marqué qu'une phase haute, c'est une phase euphorique où les gens sont exaltés. C'est complètement faux. Il y a des gens qui sont exaltés, puis il y a des gens qui sont juste agités. Une phase haute, c'est quand tu as trop d'énergie. Moi, quand je suis en phase haute, je dors trois heures, je fais deux heures de sport, je refais du footing, j'écris des trucs, on ne m'arrête pas. Et quand je suis en phase basse, je suis une larve : je dors et je ne fais rien d'autre. Si tu as des périodes où tu dors 20 heures par jour pendant plusieurs semaines, et qu'après tu as des périodes où tu dors trois heures par jour, tu as un gros souci. On peut être en phase haute et être triste, on peut être en phase basse et ne pas être triste. »

Il insiste sur un point : « Si dans la famille il y a des suicides, le temps presse, parce que c'est une maladie mortelle. Il y a 10 % des gens aujourd'hui qui décèdent de suicide avec ça. » Mais il rappelle aussi que ça se traite : « Ça se soigne bien. Ça ne se soigne pas pour tout le monde, il y a des gens qui ne répondent pas, mais en moyenne, ça marche aussi bien que la cancéro, l'insuffisance cardiaque ou une pneumonie. Le lithium ou la quétiapine : il y a grosso modo un patient sur deux qui répond, et la moitié des patients ont besoin de plus de médocs que ça. L'idée, c'est que l'humeur soit stable après. Ça ne veut pas dire que tu es en mode robot et que tu ne réponds plus à rien, mais tu es censé gérer les emmerdes de la vie, les moments compliqués. »

La famille et le conjoint voient ce que le psychiatre ne voit pas

Comment est-ce qu'on met le diagnostic sur quelqu'un qui est bipolaire ? « Il n'y a pas de diagnostic facile. Il y a des maniaco-dépressifs qui ne font que des phases hautes, d'autres que des phases basses, d'autres qui font ça que l'été, d'autres une fois tous les trois ans, d'autres qui font des états mixtes. La famille sait faire la différence en moyenne. Parce que moi, quand tu me demandes si je suis bipolaire, je te dis non. Les gens ne se souviennent pas des phases basses, et les phases hautes, ils ne voient pas que c'est un souci. Moi, honnêtement, je ne voyais pas le problème : j'ai acheté des costumes Calvin Klein, je ne les ai jamais mis. Les proches, l'entourage, voient à peu près comment ça déconne. Comment il était cet été ? Cet été, on n'arrivait pas à l'arrêter, il ne dormait plus. Des fois, ça prend cinq minutes de faire le diagnostic. »

Et le conjoint, dans tout ça ? Est-ce qu'il ne devient pas un peu soignant malgré lui ? « Sans ça, c'est mort. Le conjoint, s'il n'est pas impliqué, ne sait pas dire quand est-ce que c'est une phase ou pas, ne sait pas dire si ce sont les effets secondaires ou pas. Et le conjoint, quand il est dans le doute, il finit par se casser. On ne peut pas bosser sans les conjoints. Moi, il y a des patients, je les vois 15 minutes tous les mois. Les gens vivent avec tous les jours. C'est dingue qu'on puisse penser que mon évaluation est plus pertinente que celle du conjoint. »

Le TDAH, un trouble qui donne plus envie que les autres

Passons au TDAH. « Je pense que le TDAH est un trouble qui donne beaucoup plus envie que tous les autres diagnostics psychiatriques. Et c'est un trouble dont le traitement marche très vite : le méthylphénidate, ça marche parfois dans la demi-heure. Mine de rien, c'est trois fois plus efficace que les antidépresseurs dans la dépression. Les critères diagnostiques sont en train d'être étirés comme des strings. On est en train de voir n'importe quel symptôme psychiatrique, normal ou pas, derrière le spectre du TDAH. Il y a de plus en plus de diagnostics, c'est en train d'exploser. »

On parlait de comorbidité, donc de troubles qui ont une forte probabilité d'arriver en même temps. C'est exactement là que TDAH et bipolarité se croisent : « Il y a des gens qui sont en train d'être dirigés vers le TDAH alors qu'il y avait d'autres problématiques, et ça se fait à leurs dépens. Moi, je récupère des patients qui me disent : je suis TDAH, qui ont pris de la ritaline, qui ont l'humeur qui a explosé, qui ont été dépressifs, et clairement, dans la famille, il y a trois bipolaires. En plus, il y a 80 % des gens TDAH qui ont d'autres comorbidités. Quelqu'un qui a un TDAH pur n'a rien à voir avec moi, qui ai un TDAH et un trouble bipolaire. Vu qu'il y a 20 % des gens qui ont un TDAH qui ont un trouble bipolaire, il est peu probable que 20 % des gens n'aient pas de bol et aient deux maladies différentes. À mon avis, il y a une maladie Y qui donne des manifestations de TDAH, et puis une autre maladie W, et en fait, on appelle ça de la même façon. »

Comment on repère un TDAH

Comment est-ce qu'on repère un TDAH ? Quels sont les signaux ? « Ce qu'il ne faut surtout pas faire, c'est compter les symptômes et dire : là, on est bons, il en faut cinq. Le DSM n'est pas du tout fait pour ça. La manifestation du TDAH n'est pas pareille en fonction de l'âge. Si tu as 3 ans, ce n'est pas pareil que si tu en as 6 ou 10 ou 40. Ce n'est pas pareil si tu es un homme ou une femme. Il y a l'hyperactivité motrice, et ça, c'est surtout chez les enfants : des enfants qui ne s'arrêtent pas, tout le temps en train de bouger. Il y a le côté inattentif : des gens qui sont dans la lune. Les femmes, c'est plutôt dans la lune, les enfants, c'est plutôt l'hyperactivité motrice. Et après, il y a la problématique de l'impulsivité. En gros, c'est cette espèce de triade : ils sont impulsifs, ils sont hyperactifs, ils sont inattentifs. C'est censé être là un peu tout le temps, et ça doit poser problème. Si l'école te dit : écoutez, il ne tient pas en place, il faut faire quelque chose, tu as un souci. Si tout le monde te dit que ça va bien, peut-être qu'il a un TDAH, mais pour le moment, ça ne pose pas de problème. »

J'ai même lu qu'il y avait 20 % des gens en prison qui avaient un TDAH. « En tôle, c'est blindé de TDAH. Les femmes vont chez le psychiatre et les hommes vont en prison. Désolé, ce sont les stats. Les hommes en prison n'ont pas qu'un TDAH souvent, mais ce sont des gens d'une impulsivité de dingue. Il y a des formes de TDAH violentes où ils ne peuvent pas être suivis, donc ils arrivent en tôle. » Dans la vraie vie, ça peut expliquer peut-être ton premier divorce, pourquoi ça a toujours été compliqué dans le boulot, pourquoi tu as du mal à garder certains types d'amitié.

Le mythe du manque de dopamine

J'ai fait une vidéo qui parlait de TDAH, et j'ai dit qu'un TDAH ne crée pas suffisamment de dopamine. J'ai raison ou pas ? « La neurobio simplifiée, elle est vendue par les laboratoires pharmaceutiques. Moi, j'ai appris ces trucs, je les ai appliqués, et ça ne marchait pas. Je me suis rendu compte secondairement que c'était infiniment plus compliqué que ça. C'est un foutoir monstrueux. Quand on dit qu'il n'y a pas assez de dopamine, c'est faux, parce que ce n'est vraiment pas vrai tout le temps. Quand tu mets de la ritaline, tu as une tartée de dopamine qui arrive, et il y a 30 % des gamins qui ne s'améliorent pas malgré ça. C'est simplifié comme la sérotonine dans la dépression : tout le monde dit que les médecins nous ont menti sur la sérotonine, et après, tout le monde gobe que pas assez de dopamine, ça fait du TDAH. C'est juste pas vrai. »

On m'a dit que le TDAH pouvait venir créer des ruminations quotidiennes, de l'anxiété, et réécrire nos scènes difficiles de vie différemment. Est-ce que c'est vrai ? « Nous, on a le cerveau primitif, et on a le cerveau plus évolué qui est venu modérer un petit peu tout ça. Pour que le préfrontal marche bien, il faut de la dopamine, de la noradrénaline et un paquet de trucs. Et dans le TDAH, cette partie-là marche moins bien. Si jamais je suis paniqué en me disant : est-ce que je vais me faire virer ou pas, et que je passe la nuit dessus, le préfrontal devrait venir mettre un petit peu de frein, et il n'y arrive pas. Quand j'ai un événement traumatique, le préfrontal devrait venir réécrire le truc. Ce n'est pas 100 % vrai, mais ça explique pas mal de trucs. »

Pas coupable, mais responsable

Sur la question de la responsabilité, sa réponse est directe : « Il y a des gens qui disent : c'est mon TDAH. Mais ça reste quand même de ta responsabilité. Il y a ce message qui est véhiculé assez rapidement de : vous avez les infos sur le TDAH, ça explique telle ou telle problématique, et après, vous êtes un peu dédouané. Ce n'est pas comme ça que ça se passe du tout en pratique. Je prends mes médocs pour le trouble bipolaire parce que si je ne suis pas bien, ma femme se casse, et elle a raison. Tu n'es pas coupable d'avoir un TDAH, mais tu es quand même responsable de faire le maximum. »

Et quand le traitement tombe juste, ça peut être bouleversant : « Quand on a su que ma femme était enceinte, j'ai testé la ritaline de nouveau, et j'en ai chialé. Je me souviens encore du premier jour : je suis rentré, j'ai explosé en larmes parce que c'était tellement bien, j'étais tellement zen. » Qu'est-ce qui déclenche une consultation, en général ? « Pour le TDAH, il y a les parents, où c'est quand même le plus fréquent : si on ne fait rien, il va se faire virer de l'école. Et les adultes, c'est : je suis au chômage, ou je me suis fait larguer, j'ai fait une dépression. Moi, c'est quand ils sont face à un mur. »

Tu vis avec un partenaire TDAH ou bipolaire et ta relation part dans tous les sens ? On peut travailler ça ensemble en coaching.

Questions fréquentes

Peut-on avoir un TDAH et un trouble bipolaire en même temps ?

Oui. Comme le dit le docteur Sikorav : « Il y a 20 % des gens qui ont un TDAH qui ont un trouble bipolaire. Quelqu'un qui a un TDAH pur n'a rien à voir avec moi, qui ai un TDAH et un trouble bipolaire. »

Une phase haute, c'est forcément de l'euphorie ?

Non : « Il y a des gens qui sont exaltés, puis il y a des gens qui sont juste agités. Une phase haute, c'est quand tu as trop d'énergie. On peut être en phase haute et être triste. »

Pourquoi les stimulants peuvent-ils poser problème ?

« Il y a les amphétamines qui sont sorties. Par rapport au méthylphénidate, il y a plus de risques de psychose, de troubles bipolaires. Sur le long terme, on a moins de données. Donc on a des gens qui vont le payer plus tard, cette espèce d'engouement pour le TDAH. »

Les tests TDAH sur internet sont-ils fiables ?

« Si tu fais les tests qui sont proposés sur internet, tout-venant, tu testes TDAH. Et dans 90 % des cas, si toi tu es positif au test mais que tu vas voir un psychiatre derrière, le psychiatre te dit : non, vous n'avez pas de TDAH. »

Tu te retrouves dans ces dynamiques ?

J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.

Découvrir le coaching →