Ton patron passe dans le couloir, il ouvre la porte de ton bureau, il passe la tête et il te dit quatre mots : « Je peux te parler ? » Il sourit, même. Mais toi, en 3 secondes, c'est fini. Tu as été convoqué dans ta tête, dans ton imagination. Tu as été humilié, viré. Tu as déjà vidé ton bureau mentalement. Ton cœur tape, tes mains sont moites, et tout ça parce que tu as entendu quatre mots.
Et ça, tu ne le vis pas une fois par an, tu vas le vivre 10 fois par jour. Un message envoyé qui est marqué comme lu, mais sans réponse. Un point à la fin d'un texto, plutôt que le petit cœur que tu reçois en général. Un regard qui va durer une demi-seconde de trop, un ton de voix qui est un peu différent, et à chaque fois, c'est la même chute libre. Et quand tu essayes d'expliquer ce que tu vis, on te dit que tu en fais des montagnes ou que tu es trop sensible. Alors tu te tais, et tu commences à penser que le problème là-dedans, c'est toi.
La question qui fait mouche chez 95 % des patients
Cette douleur, elle a un nom. Elle a été documentée par un psychiatre qui a passé 40 ans avec des milliers de patients, et ce psychiatre pose une seule question de dépistage à ses patients. Lorsqu'il pose cette question, 95 % des gens répondent : « Mais mon Dieu, comment est-ce que vous pouvez savoir ça ? » Cette question, c'est la suivante : si tu regardes ta vie en arrière, est-ce que tu as toujours été plus sensible que les autres au rejet, aux moqueries, aux critiques, ou même à ta propre impression d'avoir échoué ?
Et qu'on se mette d'accord : je ne parle pas ici d'hypersensibilité, je parle réellement d'un détecteur de fumée qui serait déréglé. Le four commence à chauffer de manière normale, l'alarme incendie se déclenche et il y a de l'eau partout. Lorsque tu auras compris ce qui est déréglé, tout va changer. Ta vie entière va se relire différemment. Ça a un nom, ça s'appelle RSD, la dysphorie de sensibilité au rejet. Et on va voir jusqu'où ça va.
Une douleur qui passe de 0 à 100 en un claquement de doigts
Dysphorie, ça vient du grec et ça signifie insupportable. Les psychiatres ont choisi ce mot exprès pour montrer que ce n'est pas juste une tristesse normale, ce n'est pas un coup de mou, ce n'est pas quelque chose d'inventé : c'est une douleur qui est profonde. Au moment où tu vis ça, tu vas le ressentir dans ta poitrine. C'est une décharge. Ce sont tes muscles qui se verrouillent. C'est tout ton corps qui essaie d'absorber le choc. Lorsqu'on demande aux gens ce qu'ils ressentent, ils disent que c'est atroce, insoutenable, catastrophique. Cette peur du rejet est tellement primitive que tu vas ressentir tout ceci avant même de pouvoir mettre des mots dessus.
Le pire dans cette douleur, c'est que tu vas passer de 0 à 100 en un claquement de doigts. Tu ne vois rien venir et tu n'as même pas le temps d'y penser. Quand tu es dans cette douleur de rejet provoquée par un petit rien, tu penses que tu vas y rester pour toujours. Sauf qu'en réalité, ça s'arrête à chaque fois. Parfois en 20 minutes si tu as de la chance, parfois au bout de quelques heures, parfois même au bout de quelques jours.
Le souci de cette douleur, ce n'est même pas son intensité, ce n'est pas sa puissance. Ce n'est pas le fait que dans ta tête, ce soit un film d'horreur quand on te rejette. Le souci, c'est que cette douleur, tu ne la ressens quasiment jamais. Et tu peux te poser la question : comment, si tu as peur du rejet, tu pourrais ne jamais ressentir cette douleur que tu connais tant que ça ? Tu as probablement construit toute ta vie, toute ta personnalité, pour ne jamais croiser le rejet. Quand on a ce genre de réaction épidermique au rejet, on s'organise entièrement autour de cette douleur. Tu te mets dans des situations où ça ne peut pas arriver. Tu développes des stratégies pour ne jamais être rejeté. Et il y en a trois.
Trois stratégies pour ne jamais être rejeté
La toute première, c'est l'évitement. Par exemple, tu ne commences rien sans être sûr à 100 % de réussir. Si tu n'as pas cette garantie, tu ne te lances pas. Ce n'est pas de la flemme : juste l'imagination du refus est insupportable, ça suffit à tout bloquer. La majorité sont dans des situations beaucoup plus classiques : des gens qui vivent des vies plus petites que ce qu'ils pourraient avoir. Un homme pourrait diriger une équipe entière. Son patron lui dit : « Maintenant, tu vas devenir chef d'équipe. » Il refuse, il se contente d'exécuter. Ça peut être aussi une femme qui a un talent incroyable pour écrire, mais ce livre restera toujours dans son tiroir bien rangé. Elle ne le montrera jamais.
La deuxième stratégie que tu as peut-être mise en place pour éviter le rejet, c'est ce qui s'appelle devenir un people pleaser : faire plaisir tout le temps, à tout le monde. Tu vas scanner une pièce. Un inconnu rentre dans cette pièce, tu vas savoir exactement ce qu'il aime, ce qu'il approuve, ce qui le fait sourire, et ça, tu le lui donnes direct. Tu es capable d'anticiper les besoins avant même que les gens en aient conscience. Tu te rends indispensable, et tu crois que c'est de la gentillesse. Tu te dis : « J'ai de l'empathie, je suis un chic type. » En réalité, c'est de la survie. Tu lis les gens parce que tu as appris que ta sécurité dépendait de leur humeur. Et le prix à payer, au final, est terrible. À force de scanner les autres, tu perds totalement la trace de qui tu es au fond. La seule chose que tu veux, c'est que les autres soient heureux et qu'ils ne soient surtout pas déçus par toi.
La troisième stratégie, c'est le perfectionnisme. Être irréprochable, que personne, jamais, ne puisse trouver la faille dans ce que je fais. Sauf que la perfection, c'est un piège sans fin. Tu es bon, mais c'est un ancien succès. Il faut recommencer, maintenant, encore et encore, être toujours parfait chaque jour de ta vie, porter un masque à plein temps. Est-ce que tu vois ce qui vient de se passer ? Tu te pensais peut-être timide, dévoué, gentil, exigeant. C'est ton cerveau qui te dit juste quoi éviter. C'est ta peur du rejet qui a écrit ta personnalité à ta place. Et tant que tu ne le vois pas, ton cerveau continuera d'éviter le rejet et continuera de choisir ta vie pour toi, demain, la semaine prochaine, dans 10 ans.
20 000 messages de correction avant le CE2
Reviens quelques secondes mentalement en arrière, très loin en arrière. Un pédopsychiatre a estimé qu'un enfant avec ce type de cerveau a entendu, avant le CE2, 20 000 messages de correction de plus que les autres en moyenne. 20 000. Qu'est-ce que c'est, un message de correction ? C'est par exemple : assieds-toi, arrête de bouger mon fils, calme-toi. Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Pourquoi est-ce que tu es comme ça ? 20 000 fois le même message. Ce message, c'est : tu n'es pas acceptable tel que tu es. Change maintenant, change vite, sinon personne ne pourra t'aimer. Ce même psychiatre cite une étude sur les enfants de CE2 avec ce profil, et il montre que plus de la moitié d'entre eux n'avaient aucun ami, ou très peu. Et il dit une phrase qui m'a marqué : « Lorsqu'une mère pleure dans mon cabinet, ce n'est pas parce que son enfant rate l'école, ça, ça se rattrape. Elle pleure parce que son enfant n'a jamais été invité à un seul anniversaire. »
Un enfant qui va recevoir chaque jour le message qu'il est trop, qu'il n'est pas assez, qu'il doit se comporter plus comme ci, moins comme ça, qu'est-ce qu'il va apprendre ? Il va apprendre une seule chose : ce que je suis vraiment est inacceptable. Alors, il va construire une autre version de lui. Cette petite fille sera plus lisse, plus polie, elle ne dérangera pas les autres. Ce petit garçon fera attention à modifier son comportement tel que ses parents le souhaitent. Et ce masque, il le portera si longtemps qu'il finira même par oublier qui il est. Chaque critique, on parle de 20 000 critiques, a déréglé son détecteur une fois de plus, à le modeler exactement comme on lui a dit d'être.
À l'âge adulte, le langage devient un code
Cet enfant grandit. Un jour, il a 40 ans. Et lorsqu'un ton de voix sera différent, lorsqu'un regard sera un peu plus soutenu, quand un SMS n'aura pas d'emoji mais un point à la fin, il va paniquer, parce que le langage est devenu pour lui un code. Un message qui n'a pas d'emoji signifie que l'autre est en colère. Un « OK » sec dans un SMS signifie : tu as fait une bêtise. Un ami qui ne rappelle pas 24 heures après signifie : tu seras abandonné. Ces personnes deviennent donc, à l'âge adulte, des détecteurs réglés pour identifier chaque menace. Même lorsqu'il n'y en a pas, elles seront inventées.
Et le pire, c'est que tu es peut-être en train de refaire ça aujourd'hui à quelqu'un d'autre. Personne n'aime vivre avec quelqu'un qui marche en permanence sur des œufs. Par exemple, ton partenaire te dit : « Est-ce que tu as pensé à acheter du pain ? » Toi, tu vas recevoir ça comme : tu es nul, tu oublies tout, tu es bon à rien. Alors, tu te défends, ou tu attaques, ou tu t'effondres. Un psychothérapeute spécialisé en RSD décrit ça avec l'image d'un amphithéâtre plein de tout ce que tu as connu dans ta vie, tes parents, tes profs, tes ex, tes enfants, et sur un écran, devant tout le monde, défile le film de ta vie avec toutes les choses honteuses que tu as faites. Voilà ce que ton cerveau ressent quand ton conjoint te dit : « Est-ce que tu as acheté le pain ? »
Alors, on apprend à se taire. Tu portes bien sagement ton masque. Tu essayes d'être parfait, tu essayes de ne pas être rejeté, tu essayes de t'adapter à tout le monde. Malheureusement, à force de te contraindre, tu finis par exploser un jour, comme une cocotte-minute. Peut-être même qu'on t'a déjà reproché d'être parfois docteur Jekyll et mister Hyde. Et puis il y a les enfants. Quand un parent a un RSD, il fera exactement pareil avec ses enfants, avec les mêmes mots. On m'a reproché d'être trop comme ci, pas assez comme ça, de devoir m'adapter. Bien évidemment, parce que je suis un bon père, parce que je suis une bonne mère, je vais transmettre les mêmes consignes à mes enfants, avec le même vocabulaire, le même ton, avec les mêmes 20 000 petites corrections. Et là, la boucle se referme. On a déréglé ton alarme quand tu étais jeune, et tu es en train de dérégler celle de tes enfants sans le vouloir.
Comment corriger ce détecteur déréglé
Je vais commencer par quelque chose d'assez contre-intuitif : le sommeil. 80 % des gens qui ont ce profil sont ce qui s'appelle des oiseaux de nuit, des gens qui ne dorment pas beaucoup. Tu vas rejouer les humiliations de toute ta vie en boucle jusqu'à 3h du matin. Dormir, vraiment dormir, c'est la moitié du réglage. Et dans ce même onglet, je mettrai aussi : attention à l'automédication pour dormir, attention à l'alcool, attention à toutes les substances. Parce que les gens qui boivent quand ils ont ce câblage ne boivent pas pour faire la fête, ils boivent pour faire baisser le volume de l'alarme dans leur tête. Sauf qu'en réalité, ça la dérègle encore plus.
Deuxième point : ne pas croire l'alarme. C'est dur à entendre, mais ton alarme, dans laquelle tu es jugé en permanence, dans laquelle tu vas être abandonné, elle est déréglée. Donc ça veut dire apprendre à ne pas la croire. Le danger qu'elle signale n'existe pas. Ensuite, il y a la partie médicale. Il y a ce psychiatre dont je parle depuis le début, qui utilise des médicaments. Ce sont des régulateurs connus depuis plus de 60 ans. Je ne te donne pas les noms, je ne suis pas médecin. Si tu veux en parler, parles-en à un psychiatre qui connaît vraiment le sujet.
Et dans ces études, on découvre que ceux qui s'en sortent ont entendu trois phrases de la part d'un proche. Ce proche, ça peut être un professeur que tu as eu quand tu étais jeune, un parent, un ami, ton partenaire, un voisin. Ceux qui arrivent à sortir de ce profil ont tous en commun d'avoir entendu ces trois phrases. Et si tu ne les as pas entendues, c'est moi qui vais te les dire aujourd'hui. La première phrase, c'est : « Je te connais, tu es quelqu'un de bien. » La deuxième phrase, c'est : « Ce n'est pas de ta faute. » La troisième phrase, c'est : « Et tu ne seras pas seul avec ça. » C'est tout. Ces trois phrases, maintenant, tu sais qu'elles existent. À toi de trouver les gens capables de te les dire.
Tu te reconnais dans cette sensibilité au rejet et tu ne veux plus que cette alarme choisisse ta vie à ta place ? On peut travailler ça ensemble en coaching.
Questions fréquentes
C'est quoi, la RSD exactement ?
RSD, c'est la dysphorie de sensibilité au rejet. Dysphorie vient du grec et signifie insupportable. Ce n'est pas juste une tristesse normale, ce n'est pas un coup de mou : c'est une douleur profonde, une décharge dans la poitrine, tout ton corps qui essaie d'absorber le choc.
Est-ce la même chose que l'hypersensibilité ?
Non. Ce n'est pas de l'hypersensibilité, c'est réellement un détecteur de fumée déréglé : le four commence à chauffer de manière normale, l'alarme incendie se déclenche et il y a de l'eau partout. Le danger qu'elle signale n'existe pas.
D'où vient cette sensibilité extrême au rejet ?
Un pédopsychiatre a estimé qu'un enfant avec ce type de cerveau a entendu, avant le CE2, 20 000 messages de correction de plus que les autres. Le message reçu, c'est : tu n'es pas acceptable tel que tu es. Chaque critique a déréglé son détecteur un cran de plus.
Comment sortir de la dysphorie de sensibilité au rejet ?
Dormir, vraiment dormir, c'est la moitié du réglage. Apprendre à ne pas croire l'alarme. Voir la partie médicale avec un psychiatre qui connaît vraiment le sujet. Et ceux qui s'en sortent ont tous entendu trois phrases d'un proche : je te connais, tu es quelqu'un de bien ; ce n'est pas de ta faute ; tu ne seras pas seul avec ça.
Tu te retrouves dans ces dynamiques ?
J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.
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