En 2011, dans un laboratoire de psychologie à Ottawa, on fait une expérience. Des chercheurs ont convoqué plein de femmes. Officiellement, ce qu'on leur annonce, c'est une étude sur la résolution des conflits. Une jeune femme entre, jolie, une queue de cheval, t-shirt noir, jean. Elle lit face à une foule de femmes le texte qu'on lui dit de lire. Ce qui se passe, c'est rien. Personne ne remarque cette femme. Quelques jours plus tard, cette même femme arrive, cette fois-ci habillée très différemment. Petit haut échancré, minijupe. Les chercheurs vont ensuite prendre les vidéos de réaction des femmes dans la salle et les montrer à des inconnus dans la rue, en leur demandant de noter ce qu'ils voient. La quasi-totalité a été notée comme étant hostile. Et pourtant, la seule chose que cette femme sur scène a faite, c'était entrer, dire une phrase et repartir.

J'imagine que cette étude ne vous surprend pas. Et pas qu'en laboratoire : peut-être même dans votre vie de tous les jours. C'est peut-être même quelque chose qui vous pourrit la vie, et ça vient peut-être endommager votre vie de couple.

Championnes de l'empathie, les plus dures entre elles

Il y a quelque chose de surprenant là-dedans. Les femmes écrasent majoritairement les hommes dans ce qui s'appelle la lecture émotionnelle. Deviner les émotions sur un visage, les femmes sont largement au-dessus des hommes. Sentir quand quelqu'un va mal, les femmes gagnent. Dans les métiers de soin, dans tout le personnel soignant, 80 % de femmes. Et l'énigme du jour, c'est : comment est-ce que l'être le plus doué pour les sentiments, pour l'émotion, pour ressentir les choses, peut aussi être le plus cruel avec tout ce qui lui ressemble ?

Et aujourd'hui, je ne veux pas d'hypocrisie, parce que vous le savez déjà. C'est ce groupe de copines qui s'adore et, tout d'un coup, tu en as une qui fait le bazar et tout le monde se déteste juste après. C'est aussi cette collègue à qui tu avais confié tes points faibles, et qui est venue te sniper ensuite sur ce point en le répétant à tout le monde. Ce sont ces femmes qui vont dire aussi : je préfère bosser avec des mecs.

La sociotropie : le groupe comme un organe vital

On a découvert que les hommes et les femmes construisent leur identité sur des briques différentes. En gros, pour un homme, c'est : je suis ce que je réalise. Je réalise une maison, une société, un défi physique. C'est ce que j'ai conquis, c'est ce que j'ai fait. Pour elle : je suis les liens que j'ai créés avec mes amis, avec ma famille, dans mon couple. C'est juste que pour elle, le groupe est un peu comme un organe. Ça a même un nom, ça s'appelle la sociotropie. Pour une femme, l'estime de soi est souvent indexée sur l'approbation. On a même créé une échelle, toute simple au final. Est-ce que je m'excuse trop ? Est-ce que je m'empêche de dire des choses par peur qu'on me désapprouve ? Est-ce que je cherche des signes qu'on apprécie ma présence ? Est-ce que je suis mal à l'aise à l'idée d'être différente ?

Le rejet, ça fait mal physiquement, pas que psychologiquement. Et ça, c'est vrai pour les hommes et pour les femmes. En 2003, trois participants doivent jouer à un jeu vidéo, mais ils sont aussi dans un IRM. Dans ce jeu vidéo tout simple, les trois participants doivent juste se renvoyer la balle et faire des passes. Au moment où deux joueurs se passent la balle entre eux et ne l'envoient plus au troisième, ce qu'on voit à l'IRM, c'est une douleur. Qu'est-ce qu'une femme fera pour éviter cette douleur du rejet ? Elle va tout mettre en place pour ne jamais risquer l'exclusion.

Première stratégie anti-rejet : l'uniforme

La première stratégie féminine sera l'uniforme. Quand elle avait 15 ans, elle avait les mêmes baskets que toutes ses copines, le même sac, la même frange, exactement la même. Va dans un bureau où il y a des femmes à Paris : elles ont toutes exactement la même coupe de cheveux. Alors oui, les hommes aussi ont des uniformes. Je porte toujours les mêmes t-shirts noirs, les mêmes polos. Mais tout le monde s'en fout, parce que personne ne me regarde. Chez une femme, tout ce qui dépasse, tout ce qui change sera remarqué. Un uniforme, c'est un camouflage pour ressembler à tout le monde, pour ne surtout pas dépasser.

Il y a eu beaucoup de vidéos virales en début d'année sur « préféreriez-vous vivre dans la forêt avec un homme ou avec un ours ? ». Et toutes les femmes ont répondu l'ours à la caméra. Mais si vous regardez comment ont été faites ces vidéos d'interview dans la rue, il y avait d'autres femmes autour qui regardaient. Comment est-ce qu'elle pourrait avoir une opinion différente sans trahir son propre groupe ? On arrive donc sur une forme de moutonisation de la pensée, ce qu'on appelle de manière plus classe la pensée de groupe. En gros, dans un groupe de dix, même si quatre pensent différemment, elles n'oseront pas le dire. La vraie question à la fin n'étant pas « qu'est-ce que je pense ? », c'est « qu'est-ce que le groupe m'autorise à penser ? ».

Deuxième stratégie : la perfection comme assurance

La deuxième, c'est la perfection. On peut penser qu'une femme qui se voudrait parfaite, cheveux tirés à quatre épingles, propre sur elle, propre dans sa maison, propre dans ses paroles, c'est une forme d'ambition. Ce n'est pas le cas. Dans la plupart des cas, c'est une assurance. Une assurance anti-rejet. Il y a dix ans de ça, une phrase a fait le tour du monde. Elle disait : on élève nos filles pour qu'elles soient parfaites et on élève nos garçons pour qu'ils soient courageux. Un garçon va monter dans un arbre, tomber, se faire mal. On va rire, l'applaudir et dire : bravo, tu es courageux, recommence. À la fille, on dira autre chose. Souris, sois parfaite, ne fais pas trop de bruit, sois prudente et aie de bonnes notes.

L'intervenante de ce TED en 2016 donnait des cours d'informatique à des adolescents. Dans sa classe, il y a des garçons et des filles. Si jamais une fille est bloquée parce qu'elle a fait une erreur de code, elle va tout effacer, et cette professeure trouvera un écran vide. En gros, plutôt ne rien montrer que d'être imparfaite. L'autre chose dingue, qui est vérifiée par des études : plus le QI d'une femme est élevé, plus vite elle abandonnera. Et là, on parle d'une terreur de décevoir. Ce n'est pas « je veux bien faire », c'est « les autres exigent de moi la perfection, parce que je serai rejetée si je déçois ».

Et puis ça peut aussi devenir complètement contradictoire, avec des objectifs qui sont inatteignables. Sois belle, mais naturelle. Sois ambitieuse, mais pas trop. Sois une mère parfaite, une bonne épouse, une amante géniale, et reste épanouie et disponible. Sois parfaite sans jamais montrer que tu as fait des efforts pour l'être. Elle devient parfaite pour qu'il n'y ait plus de prise sur elle, pour qu'on ne puisse plus la critiquer, pour ne pas être rejetée. Si jamais je suis irréprochable, on ne pourra plus jamais me rejeter. Mais rejetée par qui ? C'est qui, les monstres ? C'est les hommes ? Encore une fois, non. Ce sont les femmes.

Le tribunal invisible

Quand on pense à un jury, on pense à un jury d'hommes. Ce n'est pas eux. Les plus durs sont les femmes. Bien évidemment, un homme va juger aussi. Il y a eu un test : une entrepreneuse des années 2000 qui s'appelait Heidi et qui était la star de la Silicon Valley. Dans un amphithéâtre, ils ont montré son profil et ses réussites à une moitié de la classe avec le prénom de Heidi, puis à l'autre moitié de la salle, ils ont remplacé Heidi par Howard. Howard était un type formidable, tous les élèves voulaient bosser avec lui. Heidi, par contre, semblait froide, calculatrice, pas envie d'avoir cette femme-là dans mon équipe. Ce qui donne une règle qui est documentée dans de nombreuses études : plus une femme monte, moins on l'aime. On te demande d'être parfaite, mais en plus, si jamais tu réussis, on te déteste.

Plusieurs découvertes pour comprendre pourquoi ce jury est si dur. Tout d'abord, il y a un besoin d'égalité. On doit toutes être au même niveau. Personne ne doit dépasser, ni vers le haut ni vers le bas. Les amitiés féminines sont plus intimes, plus profondes, mais aussi plus fragiles. Le groupe féminin est dicté par une seule règle : l'égalité. On doit être pareilles dans nos réussites. On doit aussi galérer pareil. Si jamais tu dépasses vers le haut, si jamais tu réussis, tu es en train de casser l'égalité du groupe.

La deuxième découverte, qui est probablement la pire : être douée vient amplifier le phénomène. Plus tu es forte psychologiquement dans ton empathie, dans ta compréhension, dans tes émotions, dans l'écoute, plus tu pourras créer de liens, mais aussi, quand ça ira mal, tu seras encore plus douée pour sniper cette femme que tu n'as pas aimée. Elle a écouté toutes tes confidences, et le jour où elle t'a exclue, il n'y a pas eu une trace, il n'y avait pas de corps. La troisième découverte, c'est l'approche négative. Il s'avère que partager une émotion négative rapproche plus que de dire du bien. Un jour, trois copines en couple, deux d'entre elles disent du mal de leur mari. Devine exactement ce que fera la troisième. Elle va charger son mari. Ce n'est rien de personnel, c'est juste pour appartenir au groupe. Au final, tu deviens une louve paranoïaque. Chaque femme se surveille parce qu'elle sait qu'elle est surveillée. Elles savent aussi très bien que les sièges tournent. Aujourd'hui, on juge une telle, demain, c'est moi qui serai jugée.

Quand le tribunal s'invite dans ton couple et dans ton lit

Face à un tribunal pareil, face à une dureté pareille, il va y avoir bien sûr une envie de fuir. La première phrase que j'entends très souvent en coaching, c'est : je m'entends mieux avec les mecs. C'est les femmes qui disent ça. Les filles, c'est trop compliqué. Un homme qui te désire, c'est gérable. C'est un danger qui est visible. Tu le repousses deux trois fois, il finit par abandonner, il passe à autre chose. Chez les mecs, pas d'examen. Tu peux avoir deux kilos en plus, tu peux être fringuée n'importe comment, ils ne le verront même pas. La fuite numéro 2, c'est s'installer dans le groupe d'amis de ton mec, parce que c'est confortable. Tu arrives avec un statut : je suis la femme de. Il est accepté, je serai acceptée aussi. Mais ça se passe bien jusqu'au jour où vous vous séparez, et tu n'as absolument plus aucun pote. La troisième chose qui va se passer, ce sera des univers complètement étanches. Tu vas voir les copines une par une et chacune aura sa version de toi.

Et toi, en tant qu'homme, tu es impliqué aussi. Vendredi soir, vous allez dîner, tu es briefé dans la voiture. Ne parle pas de l'histoire du camping. Surtout pas ta blague sur les curés, oublie. Elle sait une chose : il y aura un tribunal sur place. Les reproches, on ne te les fera même pas à toi pour ta chemise pourrie. On les fera à elle. C'est à elle que le tribunal va reprocher tes failles.

Et on va finir avec l'intimité. Il y a quelque chose qui s'appelle le spectatoring, c'est-à-dire se regarder soi-même à la troisième personne pendant l'acte plutôt que de ressentir. Il y a environ une femme sur trois qui vivrait cette autosurveillance du corps dans l'intimité. Ça prédit une baisse du plaisir et de la fréquence des rapports intimes. Et lui, le mec, on se met d'accord : il la désire telle qu'elle est. Trois kilos en moins, que ce ne soit pas exactement la bonne nuisette, pour lui, ça ne fait aucune différence.

Si je te résume la vidéo entière en quelques phrases : cette antenne, cette empathie, cette sensibilité qui fait les meilleures amies du monde, c'est aussi cette même antenne qui va repérer les failles chez l'autre et chez toi aussi. Ce besoin d'appartenir qui fait que tu donnes tout, c'est aussi celui qui fait que tu es surveillée. La peur de décevoir qui fabrique des femmes parfaites, c'est aussi elle qui construit le tribunal.

Tu te reconnais dans cette peur du jugement et tu veux arrêter de vivre sous surveillance, dans ton couple comme avec tes amies ? C'est un schéma qu'on peut déconstruire ensemble en coaching.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que la sociotropie ?

C'est le fait que, pour une femme, le groupe soit un peu comme un organe, un peu comme le cœur serait composé de cellules. L'estime de soi est alors indexée sur l'approbation des autres, et l'exclusion du groupe devient une menace vitale.

Pourquoi tant de femmes disent préférer travailler avec des hommes ?

Ce qu'elles me disent, c'est que c'est moins pire d'être dans un groupe de loups qu'avec des copines qui te jugent et qui vont te rejeter. Un danger visible se gère. Le jugement d'un groupe de femmes, lui, est invisible et permanent.

Est-ce que c'est pareil entre hommes ?

Chez les hommes, lorsqu'il y a un problème, ça vient éroder un petit peu la confiance, mais les mecs disent : ce n'est pas grave, ça passe. Au pire, on se met un coup de poing, puis on va se boire une bière deux heures après. Les hommes aussi ont des uniformes, mais personne ne les remarque.

D'où vient cette dureté entre femmes ?

Déjà, ça vient d'un câblage ancien. Dans le temps, l'homme, celui qui faisait la guerre, était plus costaud. La femme avait comme arme le fait de s'allier, d'avoir de l'empathie, de se regrouper. La survie de l'enfant venait surtout de la survie de la mère. Ensuite, il y a une amplification par l'éducation moderne et par les réseaux sociaux. Et tout ceci finit par être entretenu par le groupe lui-même, qui va même transmettre ça à sa fille : ma fille, attention aux autres femmes.

Tu te retrouves dans ces dynamiques ?

J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.

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