Le mot pervers narcissique n'existe pas dans la science. Oui, tu as bien entendu. Peut-être même que tes amis t'ont dit : « C'est une invention de la presse féminine. » Et si tu regardes sous mes vidéos, tu retrouveras souvent des commentaires qui disent par exemple : « J'ai cru comprendre que les pervers narcissiques n'existaient pas. Enfin, que ce profil n'est pas reconnu en tant que tel par la communauté scientifique. Il existe bien le profil du pervers et le profil du narcissique, mais pas de pervers narcissique. » Ou encore : « Le terme pervers narcissique n'est pas un diagnostic officiel en psychologie. Il a été popularisé par le psychiatre Paul-Claude Racamier, mais il reste une notion floue. » « Le pervers narcissique n'existe pas, ce n'est qu'un mot médiatisé par de la désinformation. »
Bienvenue dans ce qui s'appelle une double peine. Non seulement tu as souffert, mais en plus tu as souffert de quelque chose qui n'existe pas. Et pourtant, ce que toi tu as vécu avec ton père, ton mec, ta femme ou encore un ami, c'est réel. Ta souffrance est réelle. La manipulation était réelle, la destruction est réelle. Alors comment est-ce que ces deux choses peuvent être vraies simultanément ? Comment est-ce que ça peut ne pas exister d'un côté, et d'un autre côté pourtant tu as souffert ? C'est exactement la question qu'on va creuser aujourd'hui, parce que si tu comprends ça, tu vas peut-être comprendre pourquoi, arrivé devant un psy en France, tu as eu du mal à expliquer ce qui t'est arrivé. Peut-être même aussi devant tes amis, parce qu'on t'a dit : « Eh bien écoute mon chéri, ma chérie, ça n'existe pas. »
Un mot absent du DSM et de la CIM
Si on vérifie, en effet, c'est vrai, il y a un souci quelque part. Le DSM, qui est la Bible internationale du diagnostic psychiatrique, ne reconnaît pas le pervers narcissique. Mais il y a aussi l'équivalent de l'OMS en Europe, la CIM, qui ne le reconnaît pas non plus. Aucune université psychiatrique au monde en dehors de la France n'enseigne ce concept. Et la femme qui a inventé l'expression pervers narcissique dans sa version moderne, Marie-France Hirigoyen, regrette aujourd'hui son succès. Elle dit que les gens utilisent ce mot pour désigner toutes sortes de personnes, alors que cette pathologie est en réalité, je cite, beaucoup plus rare qu'on ne le pense. Le pervers narcissique tel qu'on en parle serait juste une invention française.
Acte 1 : de Freud au trouble de la personnalité narcissique
Commençons notre histoire par l'acte 1, qui a eu lieu en 1914. Freud publie un livre qui s'appelle Pour introduire le narcissisme. Donc ce concept est bel et bien européen au tout début. Puis Heinz Kohut, dans les années 60-70, introduit ce qui s'appelle le trouble narcissique, donc bien longtemps après. Et là, on est déjà passé de l'autre côté de l'Atlantique. Puis Otto Kernberg, psychanalyste installé à New York dans les années 70, introduit le terme de personnalité narcissique. Ça signifie qu'il y a une base qui a été créée en Europe puis qui s'est installée solidement en Amérique. Elle s'est installée tellement solidement que dans les années 80, dans le livre de référence américain, le DSM-3 à l'époque, c'est intégré pour la première fois officiellement. Et on va parler de NPD, narcissistic personality disorder, ce qui pourrait se traduire en français par TPN, trouble de la personnalité narcissique. Remarquez bien qu'on ne parle pas de pervers narcissique. C'est encore présent aujourd'hui dans le DSM-5, la dernière version officielle, et c'est utilisé de manière internationale partout dans le monde, y compris en France.
Voici les neuf critères officiels de la dernière version du DSM. Pour être diagnostiqué comme étant NPD, ou alors en français TPN, il faut au moins 5 des points sur 9, et surtout que ça cause des problèmes socialement. Tout premier point, un sens grandiose de sa propre importance. Ensuite, des fantasmes de succès illimités. Puis numéro 3, la croyance d'être spécial, unique. Un besoin excessif d'admiration. Le sentiment que tout lui est dû, même s'il ne fait rien. Le fait d'exploiter les autres. Un manque d'empathie. L'envie et la conviction d'être envié. Et surtout un comportement arrogant. Mais tu dois voir quelque chose qui manque là-dedans. On ne parle pas du mot pervers, on ne parle pas du mot manipulateur. Il n'y a même pas le mot intentionnel, et encore moins le mot sadique. Donc le diagnostic de trouble de la personnalité narcissique ne dit pas que cette personne agit volontairement pour faire mal. Il dit juste qu'elle a un fonctionnement centré sur elle-même qui va résulter finalement, par hasard, à faire des blessures aux autres autour d'elle.
L'invention française : de Racamier à Marie-France Hirigoyen
C'est exactement à ce moment-là que la France a fait un choix très particulier, qui n'a jamais existé dans un autre domaine au monde. Pendant que les Américains intègrent le NPD dans leur livre en 1980, la France fait quelque chose d'unique au monde : elle invente sa propre version en parallèle, sans utiliser le manuel américain qui s'appelle le DSM. On va revenir dans le temps, en 1986. Un psychanalyste français qui s'appelle Paul-Claude Racamier publie un article dans la Revue française de psychanalyse, et il parle de quelque chose qui a un nom bien particulier. Il parle de mouvements pervers narcissiques, au pluriel, parce que selon lui, ce n'est pas une catégorie de personnes. C'est un processus relationnel qui peut se produire dans une famille ou dans un groupe. Nous sommes plusieurs à table à midi, il peut y avoir un mouvement de perversion narcissique dans les discussions, dans les comportements. Parce qu'il trouve que tout ce qui vient de l'Amérique, c'est sale, il va s'inspirer, lui, de quelque chose de plus ancien. Il va s'inspirer de la tradition lacanienne et l'invente donc comme un concept français spécifique, unique. Racamier ne dit pas « il existe des pervers narcissiques », il dit « il existe des moments pervers narcissiques, des situations perverses narcissiques ». C'est très différent.
Et 12 ans plus tard débarque Marie-France Hirigoyen, la psychanalyste qui publie un livre qui va tout changer. Elle sort Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien. C'est un livre qui devient un phénomène, qui est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires, traduit dans plein de langues, et surtout il transforme le concept de Racamier. Ce n'est plus les mouvements de pervers narcissique, ça devient le pervers narcissique. Il y a donc un immense glissement du concept. Avant, c'était un processus, une situation, un ressenti. Maintenant, c'est une personne qu'on peut nommer et qu'on peut montrer du doigt : cette personne est un pervers narcissique. À partir de là, le concept échappe complètement à ses créateurs. Les magazines féminins en parlent et font des dossiers dessus. Les forums de discussion explosent. Les coachs, les psychologues se forment. Les avocats forment même les nouveaux avocats dans leur cabinet en leur expliquant comment utiliser le concept de la perversion narcissique face à un tribunal. Et voici ce qui va te surprendre : Marie-France Hirigoyen, aujourd'hui, s'inquiète. Elle dit que la perversion narcissique est devenue un sac dans lequel on peut tout jeter. Ton ex a été décevant, c'est un pervers narcissique. Ton boss est désagréable, c'est un pervers narcissique. Il est arrivé au restaurant en retard hier soir, c'est donc un pervers narcissique.
Donc on a déjà un premier point. Ce mot que tu as appris comme étant une catégorie scientifique, en fait, c'est un mot français qui, il y a 30 ans, a été inventé par un psychanalyste pour décrire un processus, qui a été transformé en une catégorie de personnes par une psychiatre, et qui aujourd'hui est désavoué par sa propre créatrice.
Deux classifications qui ne sont pas d'accord entre elles
Si tu trouves tout ça bizarre, sache que ce sera encore plus bizarre dans quelques secondes. Il y a le DSM, ce livre de référence des psychologues et des psychiatres américains, et on a aussi un livre qui a été créé par l'OMS, qui s'appelle la CIM. Dans le DSM, il y a ce qu'on a vu tout à l'heure, neuf critères qui sont très précis. C'est stable depuis 1980, ça n'a quasiment pas bougé. Mais dans la CIM, qui est utilisée notamment en France, surtout pour les actes médicaux remboursés, dans la version 10, il n'y avait pas jusqu'en 2022 de catégorie propre. C'était rangé dans une espèce de fourre-tout, dans le paragraphe qui s'appelle « autre trouble spécifique de la personnalité ». Et puis en 2019, dans la version 11, c'est devenu encore pire, encore moins important. C'est une catégorie qui a été démantelée. Aujourd'hui, c'est plus un trait de caractère qu'un vrai diagnostic. Ce qui signifie que là, tu commences à être mal. Il y a deux classifications internationales qui ne sont même pas d'accord entre elles. Et en plus, il y a un troisième mot là-dedans, pervers narcissique, qui n'existe ni dans le DSM ni dans la CIM. C'est ce qui explique que quand tu arrives devant un psychologue ou un psychiatre et que tu parles de perversion narcissique, selon leur école, selon leur livre de référence, selon leur formation, selon leur façon de penser, tu auras probablement des tonnes de réponses différentes. Et toi là-dedans, tu te sens seul, victime d'un abus, et en plus face à des gens qui se bagarrent sur la nomenclature de ce nom.
TPN, narcissisme malin et la question de l'intentionnalité
Heureusement, ce que tu as vécu porte un nom. Lorsque tu auras un copain qui te dit « ça n'existe pas », voici exactement ce que tu peux lui raconter par la suite. Tout d'abord, la science reconnaît quand même deux choses. La toute première : le trouble de la personnalité narcissique, TPN ou NPD, existe, et on voit qu'il y a neuf critères qui sont précis. Donc ça, ça existe. Mais dans ces critères-là, il n'y a pas d'intentionnalité, et c'est ça qui change tout. Ce qui signifie que, juste sur cette classification, lorsque la personne te blesse, elle ne le fait pas de manière intentionnelle. Et là, la nuance est énorme, parce qu'il existe aussi quelque chose qui ressemble plus à notre fameux mot pervers narcissique : le narcissisme malin, qui a été créé par Otto Kernberg en 84, le malignant narcissism. Il faut additionner TPN plus deux autres choses. Le narcissisme malin, c'est donc une personne qui a un trouble de la personnalité narcissique, plus des traits antisociaux, par exemple mépris des règles, mensonges, aucun remords, plus des traits paranoïaques, tout le monde est hostile, tout le monde m'en veut, j'attaque pour me protéger, plus du sadisme, c'est-à-dire que la personne assume et prend plaisir à te faire du mal.
Voici maintenant le vrai problème et surtout la vraie différence qui change tout. La différence française repose sur l'intentionnalité. Une personne qui est juste narcissique, trouble de la personnalité narcissique, va blesser mais sans le faire exprès. Son comportement va en effet être blessant, mais ce n'était pas ça le but à la base. Le but, c'était son propre nombril. Il s'avère que ça fait du mal aux autres. Donc un narcissique n'est pas intentionnel dans le fait de faire du mal, là où un pervers narcissique blesse en faisant exprès de blesser. Il y prend même du plaisir.
À ce moment-là, tu vas me dire : « Antoine, j'ai tout compris. Le TPN fait du mal par erreur, alors qu'un pervers narcissique a l'intention de me faire du mal. Oui, mais moi, dans les deux cas, je souffre, qu'il le fasse exprès ou pas. Comment est-ce que je peux diagnostiquer l'intention de cette personne ? » Il n'y a pas un IRM pour savoir s'il jubile au moment où il te détruit. Il n'y a pas un test à cocher pour savoir s'il ferait exprès de te faire souffrir. Et il n'y a pas de réponse honnête à « est-ce que tu as pris plaisir à me bousiller ma vie ? ». Et dans un tribunal, faire exprès de faire quelque chose ou ne pas faire exprès, ça change quand même pas mal la sentence à la fin. Le juge ne mettra pas la même sentence à « il l'a tué en planifiant ce meurtre pendant 10 ans puis il l'a fait », versus « voilà, il s'est passé que c'est arrivé comme ça, il n'a pas fait gaffe ». Donc malheureusement, l'intentionnalité, la limite, elle est très fine, elle est poreuse. Tu ne saurais même pas précisément où mettre le curseur. Il voyait quand même bien que je souffrais ? Eh bien oui, c'était peut-être intentionnel, ou peut-être pas.
Mais il y a une chose que toi tu sais de manière sûre et certaine. Ce que tu sais, c'est que tu as souffert. Ce que tu sais, c'est que tu as été manipulé. Ce que tu sais, c'est que tu as été détruit par cette personne. Et l'intention, ça restera toujours un mystère. Et pour te libérer aujourd'hui, entends bien ça, parce que c'est la phrase la plus importante : tu n'as pas besoin de savoir s'il l'a fait exprès ou pas. Tu n'as pas besoin de prouver son intention pour avoir le droit de partir. Tu n'as pas besoin de mettre un diagnostic officiel, pervers narcissique ou non. C'est peut-être juste autre chose. Ce que tu sais, c'est « il m'a fait mal ».
« Est-ce que c'est vraiment un pervers narcissique ? » : le piège du diagnostic
Il y a une phrase piège que j'entends tellement de fois par semaine en coaching, c'est : « Antoine, est-ce que c'est vraiment un pervers narcissique ? Parce que si ç'en était un, alors du coup je saurai qu'il ne changera jamais et je pourrai partir. » Et quand je leur pose la question de « est-ce que tu as souffert ? est-ce que tu souffres ? », oui, bien évidemment, mais j'ai bien retenu, Antoine, que si c'est un pervers narcissique, il ne changera jamais. Donc « est-ce que c'est un pervers narcissique ? », c'est un piège, parce que le diagnostic est impossible à poser. Il faudrait que cette personne arrive dans un cabinet de psychologie, et en plus, en France, c'est à peine reconnu, comme tu l'as bien compris. Donc personne sur terre ne pourrait diagnostiquer une personne comme étant perverse narcissique. La probabilité que quelqu'un puisse diagnostiquer ton ex serait extrêmement faible. Aucun pro sur terre ne te dira à 100 % « c'est sûr que c'est un pervers narcissique », et toi tu tournes en boucle à te poser la question, à être bloqué par un diagnostic qui n'arrivera jamais.
Alors on pourrait me dire : « Oui mais Antoine, du coup, ce mot ne sert à rien, la perversion narcissique, il faut le gommer complètement. » Non, il faut le garder, parce qu'il est super important. La perversion narcissique, c'est un mot qui vient résumer ton expérience. Tu as été manipulé de manière systématique. Tu as douté de ta propre perception. Tu as été isolé de tes proches. Tu as été adoré puis dévalorisé. Tu as passé ton temps à marcher sur des œufs dans cette relation. Tu as eu l'impression de devenir fou, folle. Avant, tu disais « mon ex pervers narcissique » : dans ce cas, tu deviens le juge, tu dois le prouver, tu restes dans le doute. Après, tu peux dire « j'ai vécu une relation narcissique », et ça, ça change tout. Tu es le témoin de la violence de ce que tu as vécu, et là, personne sur terre ne pourra te contredire.
Tu tournes en boucle sur cette question de diagnostic et tu veux enfin te libérer de cette relation ? On peut avancer ensemble en coaching.
Questions fréquentes
Le pervers narcissique est-il un diagnostic officiel ?
Non. Le DSM, la Bible internationale du diagnostic psychiatrique, ne reconnaît pas le pervers narcissique, et la CIM, l'équivalent créé par l'OMS, ne le reconnaît pas non plus. Aucune université psychiatrique au monde en dehors de la France n'enseigne ce concept.
Quelle différence entre un narcissique et un pervers narcissique ?
La différence repose sur l'intentionnalité. Une personne qui est juste narcissique va blesser mais sans le faire exprès : le but, c'était son propre nombril, et il s'avère que ça fait du mal aux autres. Là où un pervers narcissique blesse en faisant exprès de blesser, et il y prend même du plaisir.
C'est quoi, le narcissisme malin ?
C'est le concept créé par Otto Kernberg en 84 qui ressemble le plus au pervers narcissique : un trouble de la personnalité narcissique, plus des traits antisociaux comme le mépris des règles, les mensonges et l'absence de remords, plus des traits paranoïaques, plus du sadisme, c'est-à-dire que la personne assume et prend plaisir à te faire du mal.
Est-ce que je dois prouver le diagnostic pour avoir le droit de partir ?
Non. Tu n'as pas besoin de prouver son intention pour avoir le droit de partir, ni de mettre un diagnostic officiel. Le diagnostic est impossible à poser, et tu tournerais en boucle à attendre quelque chose qui n'arrivera jamais. Ce que tu sais de manière sûre et certaine, c'est que tu as souffert, et ça suffit.
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