Je fais régulièrement des vidéos sur la solitude. J'étais un ancien dépendant affectif, incapable d'être seul, même ne serait-ce que le temps d'une soirée. J'arrive à être équilibré aujourd'hui et à apprécier ma propre compagnie. Je me détestais, aujourd'hui je me supporte très bien.

La vidéo de la semaine dernière expliquait que j'avais dégagé beaucoup de gens de ma vie, et les gens commentent, heureux, en dessous. Certains me disent « Antoine, bravo, je suis comme toi », je me dis génial, je ne suis pas tout seul. Un autre me dit « Antoine, ça me permet de trouver de l'apaisement », génial aussi. Et puis tu écoutes un autre commentaire qui me dit « ça fait six ans que je suis seul et je n'ai jamais été aussi heureux ». Un autre dit « ça fait douze ans que je suis seul ». Et là, on n'est plus du tout dans quelque chose de cool, on est dans une dérive. Une dérive qui est massivement soutenue en ligne.

Une solitude transformée en identité

Si jamais tu ouvres ton TikTok chaque soir, tu trouveras des messages qui prônent la solitude. Tu verras des vidéos qui peuvent faire 400 000 j'aime sur le fait d'être seul. Et qu'on se mette d'accord : ce n'est plus le fait de se ressourcer un peu seul de temps en temps, c'est une identité, c'est ta direction artistique, c'est ta vie. Je suis quelqu'un de seul, et ça me transforme.

Ces vidéos sont bien faites, elles sont même très bien faites. On va te citer des extraits de film, des humoristes influents, on va te citer Dostoïevski, on va te citer des philosophes, des écrivains, on va te faire des PowerPoint en te disant qu'au début c'était de la solitude et que tu deviens solide. On te montre ça comme une valeur, comme une force. Être seul, pas un peu, pas de temps en temps : seul tout le temps, dans un monde qui pour rappel part déjà mal dans ce domaine-là, où on n'a plus aucune compétence sociale, et où la solitude est la préoccupation numéro un de l'OMS.

Dans ce mouvement, qu'est-ce qu'on va te dire ? Je suis un loup solitaire. Protège ton énergie. Je n'ai pas d'amis, tu sais, c'est cette jolie femme de 23 ans qui te dit « je n'ai pas d'amis et c'est très bien ». On va te dire aussi : je n'ai besoin de personne. Et au passage, je me reconnais en partie là-dedans aussi. J'ai aussi prôné une forme de solitude. Je prône de se ressourcer quand c'est nécessaire, de dégager les personnes toxiques de sa vie. Je ne prône pas l'isolement.

La solitude, c'est parfois une réaction à un groupe d'amis toxiques : tu as envie d'être seul, tu ne veux plus les voir, tu vas te faire d'autres amis après. Ça peut être aussi suite à une rupture, c'est normal, tu n'as pas forcément envie de voir grand monde après une rupture amoureuse. Mais en aucun cas la solitude ne devrait devenir une identité, contrairement à tout ce qu'on nous fait croire sur les réseaux sociaux. Non, ce n'est pas cool d'être isolé.

Un loup n'a rien de solitaire

L'image qui revient le plus souvent, c'est celle du loup solitaire. Un loup n'a rien de solitaire. Un loup, il est en meute. Si jamais il est seul, c'est qu'il s'est fait dégager de sa meute. Généralement, il va moins manger, il vivra moins longtemps, jusqu'à ce qu'il retrouve une autre meute.

Ce qu'aucune vidéo sur les réseaux sociaux ne vient spécifier, c'est que derrière le mot solitude se cachent plusieurs choses, notamment deux grandes boîtes. La toute première, c'est faire le tri. Ça, c'est génial. Je suis dans une forme de solitude parce que j'ai fait le tri, génial. Dans cette même boîte, on pourrait aussi mettre : j'ai de la solitude car j'ai besoin de me ressourcer, génial aussi. L'autre boîte, celle dans laquelle tu ne veux pas être, celle dans laquelle personne ne veut être, c'est : je suis solitaire parce que je m'isole depuis trop longtemps. L'isolement n'est pas souhaitable.

J'ai dit tout à l'heure que la lutte contre la solitude était l'un des principaux combats de l'OMS. Je citerais même cette phrase qui dit que rien n'est plus dangereux qu'un homme seul, et qu'on est dans une épidémie de solitude. Le truc, c'est que les réseaux sociaux ont transformé quelque chose de plutôt grave, plutôt inquiétant, l'isolement, en quelque chose de cool. Tu pensais que tu arrivais avec un problème, que tu n'avais pas d'amis, pas de potes, pas de sortie, pas de loisir, et que c'était grave de ton côté. Tout d'un coup, on te dit non, c'est ton super pouvoir, reste là-dedans, c'est parce que tu es quelqu'un de génial, quelqu'un de cool. Ce qui n'a absolument rien de cool.

Ma zone rouge, c'est vingt et un jours

J'ai la vie sociale d'un grand-père en termes de fréquentation, je suis très souvent chez moi, et pour autant je ne coupe pas complètement avec l'univers. Pourquoi ? Parce que ça me rend bizarre. Si tu as déjà vu ce clochard qui parle tout seul dans la rue, qui crie à des amis imaginaires, au bout d'un certain temps je deviens ce clochard. Pas tout à fait à ce point-là, mais tu vois à peu près l'idée. Je n'ai pas intérêt à rester seul trop longtemps dans ma vie.

Et à ceux qui poseraient la question : c'est vingt et un jours. Combien de temps est-ce que je tiens sans voir aucun humain ? À peu près vingt et un jours. Au bout de vingt et un jours, tu me mets dans une soirée barbecue, ce que je vais dire n'aura aucun sens. Je suis tellement content de voir des humains. On dirait un golden retriever qui voit une balle de tennis pour la première fois de sa vie. Je pars dans tous les sens, je vais dire tout un tas de phrases, je ne sais même plus comment on se comporte, je ne sais plus comment on met ses bras, je ne sais plus comment on regarde les autres. Donc même en adorant être seul, je sais que vingt et un jours, c'est à peu près ma zone rouge. Je n'ai pas intérêt à aller au-delà.

Ce que l'isolement fait vraiment à ton corps

Si tu préfères la science plutôt que mes anecdotes barbecue, la méta-analyse de 2010 à 2015 explique que l'isolement social pèse autant sur la mortalité que de fumer une quinzaine de cigarettes par jour, c'est-à-dire plus que l'obésité. Une autre étude explique que la solitude, c'est de la biologie : c'est comme la faim ou la soif. Tu as besoin de manger, tu as besoin de boire, tu as besoin de voir des êtres humains. C'est des besoins naturels de l'être humain.

Si jamais tu restes seul trop longtemps, ton cerveau devient hypervigilant et il voit de la menace partout. C'est ce qui s'appelle la boucle de la solitude : plus je suis seul, plus mon cerveau va devenir hypervigilant, et plus j'aurai peur des gens, et donc je vais m'isoler encore plus. Et la troisième étude que je pourrais citer, celle de Harvard, de Waldinger, explique qu'un des meilleurs prédicteurs de santé et de bonheur à 80 ans n'est ni l'argent ni la carrière : c'est la qualité des relations.

Pourquoi tu ne ressens pas le manque

Tout simplement parce qu'il y a des outils. Si tu vas sur Instagram ou sur YouTube, tu auras les meilleurs humains qui vont penser dans un domaine. Là où dans le temps tu devais suivre un cours à la fac ou dans une école prestigieuse pour avoir un discours sur la philosophie ou autre, aujourd'hui tu as le meilleur humain sur la planète, un vrai humain comme toi et moi, qui va te donner le meilleur point de vue possible sur ce sujet-là. Donc tu vas écouter cet humain qui sera passionnant. Pour ton cerveau, ça ressemble à une interaction sociale. En réalité, ça ne l'est pas : tu es juste tout seul devant ton écran.

Tu es en train de désapprendre ton muscle. Ton muscle social s'atrophie. Parler avec des humains, c'est faire des compromis, accepter un point de vue différent, se montrer vulnérable. Si jamais tu restes trois ans seul sans voir d'humain, le premier humain qui va t'approcher va te paraître envahissant. Mais tu es aussi abreuvé d'histoires d'êtres humains le soir en rentrant à la maison : tu démarres YouTube, Netflix, tu as plein d'histoires d'humains. C'est-à-dire que tu peux avoir ton expérience sociale tout en restant seul dans ton salon. Je suis excellent là-dedans, pour remplir plein de choses dans ma vie, m'inventer des activités, des passions, lire des livres, me former à plein de choses, et au final rester seul. J'ai maquillé un besoin, j'ai compensé un besoin par plein d'autres choses.

Est-ce que tu as laissé la place pour que d'autres entrent ?

Aujourd'hui, je maintiens ma position. Arriver à avoir du temps pour soi, c'est génial. Vivre dans un tout petit peu de solitude, c'est ce que je peux te souhaiter de mieux au monde. Mais l'être humain reste primordial. Si tu veux vivre vieux et heureux, fréquente des humains. Et tu peux tout à fait accepter, comme moi je suis passé par ces phases, que tu auras des phases avec personne et que ça se remplira par la suite.

Mais c'est ça le vrai indicateur, c'est ça la vraie question : est-ce que quand tu as fait le vide, tu as laissé la place pour que d'autres rentrent dedans, et qui est dans ta vie aujourd'hui ? Si temporairement il n'y a personne, ce n'est pas grave, ça peut venir. Si maintenant tu fermes la porte en te disant « je suis heureux tout seul, il n'y aura plus jamais personne dans ma vie », là on est dans autre chose.

Rejoindre une meute, ce n'est pas des grands actes désespérés. Ça peut être tout simplement, à la rentrée, de t'inscrire à un cours de padel ou de yoga. Il te suffit juste d'un nouvel ami qui te présentera trois nouveaux amis, et ainsi de suite. Être seul, c'est un choix, et se remettre en groupe, ça peut prendre du temps. Je préfère que tu prennes ton temps plutôt que tu acceptes n'importe qui dans ta vie.

Tu as fait le tri, et depuis, la place est restée vide un peu trop longtemps ? On peut travailler ça ensemble en coaching.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre solitude et isolement ?

Derrière le mot solitude se cachent deux grandes boîtes. La première, c'est faire le tri, ou avoir besoin de se ressourcer : ça, c'est génial. L'autre boîte, celle dans laquelle personne ne veut être, c'est je suis solitaire parce que je m'isole depuis trop longtemps. L'isolement n'est pas souhaitable.

Le loup solitaire, ça existe ?

Un loup n'a rien de solitaire, un loup est en meute. S'il est seul, c'est qu'il s'est fait dégager de sa meute. Généralement il va moins manger et vivra moins longtemps, jusqu'à ce qu'il retrouve une autre meute.

Quels sont les effets de l'isolement sur la santé ?

La méta-analyse de 2010 à 2015 explique que l'isolement social pèse autant sur la mortalité que de fumer une quinzaine de cigarettes par jour, c'est-à-dire plus que l'obésité. Et l'étude de Harvard, de Waldinger, montre qu'un des meilleurs prédicteurs de santé et de bonheur à 80 ans n'est ni l'argent ni la carrière, mais la qualité des relations.

C'est quoi, la boucle de la solitude ?

Si tu restes seul trop longtemps, ton cerveau devient hypervigilant et voit de la menace partout. Plus je suis seul, plus mon cerveau devient hypervigilant, plus j'aurai peur des gens, et donc je vais m'isoler encore plus.

Tu te retrouves dans ces dynamiques ?

J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.

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