Est-ce que tu connais le monoxyde de carbone, si jamais tu as le gaz chez toi ? Tu sais que c'est ce genre de gaz qui est indolore, invisible, aucune alarme ne sonne. Si jamais ton four à gaz reste ouvert et que ça se répand la nuit dans ta maison, ça va t'endormir encore plus, ça va venir brouiller ton jugement, et le temps que tu comprennes que l'air est toxique, c'est trop tard. Et toi, ça fait peut-être des années que tu respires, comme le monoxyde de carbone, quelque chose de toxique dans ton couple sans même t'en rendre compte. Aujourd'hui, je vais parler de toxicité dans le couple, et pas forcément de perversion narcissique. Ça peut arriver à chacun d'entre nous.

L'an passé, je vais dans une soirée où il y a pas mal de monde. Et là, un gars qui est marié sort subitement, devant tout le monde, un truc très personnel sur sa femme. C'était bien sûr sous le coup de l'humour. Tout le monde a rigolé, et même sa femme a ri, pourtant c'était très déplacé. Un peu plus tard dans la soirée, cette femme vient me parler. Elle me déballe toute sa vie, un peu comme si un barrage avait tout d'un coup explosé, et me parle de tout ce qui se passe mal dans la relation. Elle avait la gorge serrée, elle ne sait pas trop pourquoi. Quand je lui demande comment elle s'est sentie suite à la blague, elle me répond : « Ce n'est rien. C'est une blague. Il ne voulait pas être méchant. » En réalité, c'est la troisième fois en très peu de temps qu'il l'humilie sous le couvert d'une blague devant tout le monde. Après tout, il n'a pas tapé sur sa femme, il n'a pas crié, il ne l'a pas insultée, il a juste raconté une histoire qui leur est vraiment arrivée, sous le coup de l'humour. Alors pourquoi est-ce que tout à coup elle a envie de pleurer quand elle m'en parle ?

L'humiliation affective, une violence qui ne crie pas

Des millions de personnes vivent ce qui s'appelle l'humiliation affective. C'est une forme de violence qui ne crie pas, qui ne casse pas la vaisselle par terre en hurlant des insultes, mais qui détruit profondément, et surtout de manière très silencieuse. Ton partenaire te rabaisse, te dévalorise, te fait sentir que tu es moins bien que lui, de manière répétée, sans jamais franchir la ligne visible de la violence. Si ça arrivait une seule fois, ce serait anodin. Sauf que mis bout à bout, de manière répétée, ça vient bousiller ta confiance en toi et tu as l'impression que tu ne vaux plus rien. Et c'est vraiment ça, le cœur du problème : la plupart des gens qui subissent de l'humiliation affective dans leur couple ne savent même pas que c'est de l'humiliation. Ils pensent que c'est normal, que c'est comme ça dans tous les couples, peut-être même que c'est eux qui sont trop sensibles.

Les six visages de l'humiliation affective

L'humiliation affective a six visages. Le tout premier, c'est ce qu'on a vu juste avant : la dévalorisation déguisée en humour. C'est d'ailleurs ce qui est le plus courant. C'est une remarque très blessante qui se termine par « oh, je plaisante, tu n'as aucun humour, tu es vraiment trop sensible ». Ça peut être des blagues récurrentes sur ton poids, ton intelligence, ton travail, et toujours devant un public, avec toujours un sourire. Et si jamais tu réagis, c'est toi le problème. Le piège, c'est que l'humour crée une forme de bouclier social. Si tout le monde rigole, comment est-ce qu'on pourrait dire que c'est de la violence ? Tu passes pour celui qui n'a pas d'humour, alors tu finis par rigoler avec les autres. Mais est-ce que cette blague serait aussi drôle si c'était lui ou elle le personnage ridicule ? La réponse est non.

Le deuxième visage, c'est le mépris silencieux. C'est lorsque l'autre soupire quand tu racontes ta journée, le fameux regard levé au ciel, ou l'autre qui prend son téléphone pendant que tu parles, qui te coupe la parole pour dire quelque chose de plus intéressant. Le troisième visage, c'est la comparaison permanente. Mon ex n'était pas comme ça. Regarde la femme de Julien, elle au moins, elle sait cuisiner. Chaque comparaison est un message implicite : tu n'es pas suffisant, quelqu'un d'autre sur terre fait mieux que toi, donc tu ne vaux rien. Ce qui est déroutant, c'est que cette personne te dévalorise et ne te quitte jamais.

Quatrième visage : l'invalidation émotionnelle. Tu exagères, ce n'est pas si grave, tu es trop sensible, arrête ton cinéma. En gros, ce que tu ressens n'est pas légitime. Au bout d'un moment, tu te dis que tu n'as pas raison de ressentir ce que tu ressens, donc tu ne te fais plus confiance. Et c'est lorsqu'on n'écoute plus ses propres émotions qu'on est prêt à accepter n'importe quoi. Cinquième visage : un contrôle déguisé en inquiétude. Je dis ça pour ton bien. Cette personne critique systématiquement tous tes choix : tes vêtements, ton travail, ta façon d'éduquer les enfants. Il y a une ligne qui ne devrait pas être franchie : celle de « je te fais remarquer un truc une fois parce que c'est mon avis » versus chaque aspect de ta vie critiqué en te faisant croire que c'est pour ton bien.

Le sixième visage, c'est la punition émotionnelle. Si jamais tu continues de dire ça, alors je me casse. Ou encore pire, le silence : pendant trois jours, tu n'as pas un mot. Il n'y a pas d'insulte, pas de violence physique, c'est le retrait total d'affection, la punition parce que tu as osé exprimer un désaccord. Le message implicite est limpide : si tu ouvres la bouche, tu seras puni. Lorsqu'on crée cette prison mentale invisible, quand on obtient ton silence, quand tu ne te fais plus confiance, ça a un nom. Evan Stark, criminologue, appelle ça le contrôle coercitif.

Pourquoi tu ne t'en rends pas compte

C'est ça, tout le piège du monoxyde de carbone : un gaz qui t'endort. Plus tu en respires, moins tu es capable de le détecter. Marie-France Hirigoyen, psychiatre française et pionnière du concept de harcèlement moral, l'a montré dès 1998 : la violence psychologique produit les mêmes effets neurologiques que la violence physique. Mais la perception est différente. Toi, tu te dis : il ne m'a pas frappée, donc ce n'est pas grave.

Et pourquoi est-ce qu'on se retrouve dans cette situation au bout de plusieurs années ? Parce que ça vient de manière progressive. La première remarque blessante te choque, tu y repenses. Au bout de la dixième, tu te dis juste : c'est son caractère, cette personne est comme ça, il faut que je l'accepte. Et à la centième, et c'est là que ça devient plus grave, tu te la fais toi-même, avant même que l'autre ouvre la bouche. Tu as intégré le discours de l'autre dans ton propre dialogue interne. Tu deviens ton propre bourreau. Et puis très souvent, après l'humiliation, il y a un moment de douceur. Il va te dire : « Tu sais que je t'aime. » Et c'est ça qui crée la confusion. Ce n'est pas quelqu'un qui est méchant non-stop, c'est quelqu'un qui sera gentil la plupart du temps, mais avec ses remarques dévalorisantes permanentes, comme si on saupoudrait un peu trop de sel un plat. Tu te raccroches aux bons moments pour justifier les mauvais. Au final, il y a une forme d'isolement progressif : tu arrêtes de parler de ton couple à tes proches, parce que la dernière fois, on t'a dit « ce n'est pas normal » et tu n'as pas envie qu'on dise du mal de lui ou d'elle. Alors tu gardes tout à l'intérieur.

La honte chronique et le trauma complexe

Et puis il y a ce stade final qui est la honte chronique. C'est le point de bascule : le moment où l'humiliation ne produit même plus de la colère ni de la tristesse, mais de la honte. Cette honte s'installe, elle s'enracine, et ça devient un peu ton identité. Judith Herman, psychiatre à Harvard, a mis un nom dessus en 1992 : le trauma complexe, le CPTSD. Un trauma simple, c'est par exemple une agression dans la rue. C'est simple non pas parce que c'est simple à résoudre, mais parce que l'identifier est simple : c'est arrivé le 3 juillet, dans telle rue, à telle heure. Le trauma complexe est complexe parce que c'est une exposition prolongée, des milliers de petites interactions négatives, et elle crée un tableau clinique spécifique : la honte chronique, la perte de sens, une difficulté à faire confiance et le sentiment de ne pas être assez. Brené Brown, chercheuse spécialisée dans la honte, résume tout : la honte a besoin de trois choses pour grandir. Le secret, le silence et le jugement. Et ces trois choses, l'humiliation affective les produit automatiquement. Le secret : tu n'en parles plus. Le silence : tu ne protestes plus. Et le jugement : celui de l'autre, et celui que maintenant tu te mets à toi-même.

Pas forcément un pervers narcissique

Attention, quand on parle d'humiliation dans le couple, un mot vient forcément en tête, celui de pervers narcissique, et c'est un raccourci qui pourrait être contre-productif. L'humiliation affective peut venir de quelqu'un qui n'est pas pervers narcissique. C'est même le cas le plus fréquent. Ton partenaire peut te faire vivre ça parce qu'il reproduit un schéma familial, parce qu'il a grandi dans un foyer où c'était la norme. Il peut aussi faire ça par maladresse émotionnelle, par incapacité à gérer le conflit autrement qu'en punissant. Ou par peur d'être vulnérable, parce que rabaisser l'autre, c'est aussi une façon de se remonter soi-même. C'est minable, mais c'est humain. Et puis oui, dans certains cas, il y a un vrai profil manipulateur. Je fais cette différenciation non pas pour excuser ces gens : ce que je veux dire, c'est l'inverse, ça peut venir de n'importe qui.

Et que l'autre soit pervers narcissique ou pas, il y a une seule chose qui compte à mon sens : qu'est-ce qui va se passer quand tu vas dire « ça m'a blessé » ? Quand tu lui dis de manière claire et calme, le lendemain ou le surlendemain, est-ce qu'il a l'air surpris, mal à l'aise ? Est-ce qu'il s'excuse, même maladroitement ? Ou est-ce qu'il retourne la faute sur toi ? Ou encore, il s'excuse mais il recommence trois jours après. C'est là que tu feras toute la différence entre un couple qui peut survivre, parce que l'autre prend conscience que ça te fait du mal, versus quelqu'un qui n'en aurait rien à faire. Et si on est dans le deuxième cas, l'objectif, ce n'est pas de sauver ton couple, c'est de te sauver toi-même.

Je te propose un petit test. Pense à la dernière fois où ton partenaire a dit ou fait quelque chose qui t'a fait te sentir petit ou petite : une remarque, un soupir, une blague, un regard. Maintenant, réponds à deux questions. Première question : est-ce que tu aurais pu lui dire la même chose, mot pour mot, dans le même contexte, devant les mêmes personnes ? Deuxième question : est-ce que tu oserais raconter cette scène à ton meilleur ami, mot pour mot, sans rien minimiser ? Si tu hésites, c'est un signal. Si tu as besoin de reformuler pour que ça passe mieux, c'est aussi un signal.

Comment réagir en quatre étapes

Je ne vais pas te dire « quitte cette personne », parce que ce n'est pas aussi simple et que chaque situation est différente. Première étape : le nommer. La prochaine fois que ça arrive, tu ne ris pas avec les autres. Tu ne t'énerves pas non plus, mais tu constates : ce que je viens d'entendre m'a blessé, c'est tout. Le simple fait de nommer un mécanisme invisible change tout. Deuxième étape : la règle des trois fois. Une remarque blessante, ça peut être un accident, personne n'est parfait. La deuxième fois, c'est peut-être aussi le hasard. Au bout de trois, c'est un mode de fonctionnement, et il faut en parler. Troisième étape : tu notes précisément ce qui a été dit et ce qui s'est passé. Pas pour faire un tribunal, juste pour te rappeler précisément ce qui s'est passé.

Et la quatrième étape : chercher un miroir extérieur. Pour le monoxyde de carbone, on met un détecteur, parce que l'être humain ne peut pas le sentir. Dans le cadre d'une relation toxique, il te faut aussi une personne externe : un ami, un proche de ta famille ou un psychologue, et ce n'est pas un signe de faiblesse, bien au contraire. Il y a une enquête qui s'appelle Virage, menée par l'Ined, qui montre que les violences psychologiques dans le cadre conjugal concernent environ une femme sur quatre et un homme sur six. Et encore, ça, c'est ceux qui ont osé le dire. Si tu sens que ça devient normal, fais-toi accompagner. Si tu as un doute, c'est qu'il n'y a pas de doute : parles-en à un proche ou à un professionnel.

Et si tu te souviens de la femme du début, celle qui avait la gorge serrée sans savoir pourquoi : elle n'a pas quitté son mari. Je l'ai recroisée quelques mois plus tard. Elle a fait une seule chose : elle a mis un mot dessus et elle a arrêté de rire quand ce n'était pas drôle. C'est tout, mais ça a tout changé.

Tu reconnais ces situations dans ton couple et tu veux poser des mots et des limites ? C'est un travail qu'on peut faire à deux, en coaching.

Questions fréquentes

Est-ce vraiment de la violence s'il ne me frappe pas ?

Oui. Marie-France Hirigoyen l'a montré dès 1998 : la violence psychologique produit les mêmes effets neurologiques que la violence physique. Ton cerveau ne fait pas la différence entre un coup physique et une humiliation répétée. Seule la perception est différente.

C'est quoi, le contrôle coercitif ?

C'est le nom que donne le criminologue Evan Stark à cette prison mentale invisible : quand on obtient ton silence, quand tu ne te fais plus confiance. Depuis 2020, la France l'a inscrit dans la loi comme une forme de violence conjugale.

Mon partenaire est-il forcément un pervers narcissique ?

Non, et c'est même le cas le plus fréquent. L'humiliation affective peut venir de quelqu'un qui reproduit un schéma familial, qui agit par maladresse émotionnelle ou par peur d'être vulnérable. La seule chose qui compte : sa réaction quand tu lui dis calmement que ça t'a blessé.

Comment savoir si une blague est de l'humiliation ?

Pose-toi deux questions. Est-ce que tu aurais pu lui dire la même chose, mot pour mot, devant les mêmes personnes ? Et est-ce que tu oserais raconter cette scène à ton meilleur ami sans rien minimiser ? Si tu hésites ou si tu reformules pour que ça passe mieux, c'est un signal.

Tu te retrouves dans ces dynamiques ?

J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.

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