Louisiane a écrit un livre que j'ai dévoré le temps d'une après-midi à la plage. Les gens venaient me parler, ma compagne venait me parler, et je repoussais tout parce que je suis resté scotché à ça. Ce livre s'appelle La Confusion. On y parle d'un sujet qui n'est pas exactement celui de ma chaîne : le climat incestuel. Et en fait, si, c'est le sujet de ma chaîne, parce que le climat incestuel, c'est de l'emprise. C'est de l'emprise intrafamiliale, directement liée avec le pervers narcissique.

La femme décrite dans ce livre s'appelle Coline Mayard. Elle a 20 ans, elle rêve d'amour et d'ailleurs. Elle écrit un roman. Puis un jour, tout bascule lorsque Pierre Nicolet, romancier charismatique et désinvolte, la contacte sur Instagram. Une conversation s'engage, envoûtante et intense. Rapidement, elle abandonne sa vie pour s'installer avec lui à Paris, où les rejoint sa fille à lui, Dolorès. Coline est troublée, et la voici témoin d'une éducation étrange, déroutante. Derrière cette maison d'apparence idéale, les frontières ne cessent d'être repoussées.

Climat incestuel, inceste émotionnel : trois notions et des exemples concrets

Pour que les gens comprennent bien où on en est, il y a trois notions : inceste, inceste émotionnel et climat incestuel. « L'inceste émotionnel, si on devait vulgariser, c'est un peu entre la parentification et le climat incestuel : on va donner à l'enfant un rôle non pas de parent, mais de conjoint et de confident. On va lui donner un rôle qui n'est pas le sien, on va lui faire du chantage émotionnel, du chantage affectif. Le climat incestuel, ça va au-delà, parce que ce n'est pas juste une effraction psychique, c'est aussi une effraction physique. On va s'approprier à la fois le psychisme de l'enfant, mais également son corps. C'est encore un palier au-dessus, s'il fallait hiérarchiser », explique Louisiane.

Concrètement, dans tous les témoignages qu'elle a pu écouter, lire ou recueillir, voici ce qui revient le plus souvent : il n'y a pas de clé aux portes, tout le monde dort parfois dans la même chambre, les enfants vont dormir avec les parents à un âge très avancé, faire des bisous sur la bouche à un âge très avancé. Il y a les réflexions, les regards, on va faire des blagues sexuelles complètement inappropriées. Comme dans l'inceste émotionnel, on va aussi se confier à l'enfant sur ses histoires personnelles ou sexuelles, alors que ce n'est pas du tout son rôle. Mais aussi, on va empêcher l'enfant d'être lui-même. L'inceste émotionnel se joue entre un parent et son enfant, alors que le climat incestuel comprend une famille entière. La famille peut compter seulement deux personnes, mais elle peut aussi en compter six. C'est une ambiance dans laquelle il n'y a pas d'individu : la famille ne fait qu'un, comme si c'était une seule et même personne. Tout le monde doit avoir la même mentalité, tout le monde doit avoir les mêmes goûts. Et si on s'oppose à la façon de fonctionner du foyer, on est rejeté. Quand on a été élevé comme ça, on ne peut pas vraiment se rendre compte qu'on est dans quelque chose qui n'est pas normal.

Pourquoi ce terme a autant de retard

C'est Paul-Claude Racamier qui a nommé le climat incestuel, le même psychanalyste qui a sorti le terme pervers narcissique. Le pervers narcissique, ça s'est popularisé il y a peut-être une quinzaine d'années, alors que ça existe depuis les années 80. Pour le climat incestuel, c'est pareil : c'est un déni collectif. Quand tu es avec un pervers narcissique, à un moment tu peux partir, et donc tu vas témoigner de ce que tu as vécu à un psy, tu vas laisser une trace quelque part. Un climat incestuel, tu nais dedans. Comme tu n'as que ça comme modèle, et qu'en plus c'est généralement assez sectaire, tu ne vas pas beaucoup aller dormir chez les copines et voir d'autres exemples. Tu te rends beaucoup moins compte de ce que tu es en train de vivre. C'est intrafamilial. Ça naît entre les murs et ça reste entre les murs.

Un climat incestuel, c'est des parents qui vont s'autoriser beaucoup de choses et éduquer leurs enfants en leur faisant croire qu'ils leur donnent beaucoup d'amour. Ça va être des enfants rois, des enfants qui vont dormir avec les parents, qui vont recevoir trop d'affection, des parents qui vont être trop tactiles. Donc les enfants sont dans un truc de : je reçois énormément d'amour, je suis choyé. Et s'ils se rendent compte que c'est parfaitement l'inverse, qu'en fait ils ne sont pas des enfants choyés mais maltraités, tu imagines ce qui va se passer dans leur tête. Le psychisme est complètement détruit. Quand tu es adulte, même si tu n'as pas totalement conscience que tu es dans une relation d'emprise, tu te poses des questions. Quand tu es enfant, tu n'as pas ce recul, tu ne connais pas les limites. Ton parent, c'est ton mentor, donc forcément, ce qu'il va te proposer, c'est la bonne chose. Là, c'est quelque chose qui peut durer toute la vie.

Pas de love bombing : un piège encore plus dur à détecter

Le roman a une spécificité : il commence sans aucun love bombing, ce qu'on retrouve pourtant majoritairement chez les pervers narcissiques. Dans le roman, l'héroïne rencontre ce mec plus âgé et il commence par être assez dur avec elle. « Moi, j'ai vécu deux relations comme ça très jeune. Ma famille en a vécu, mes proches en ont vécu. De tous les témoignages que j'ai entendus et lus, c'était assez partagé : il y avait des personnes qui avaient vécu du love bombing au début, et des personnes qui tout de suite avaient été rabaissées. On est tellement dans le déni quand on est dans une relation d'emprise que si la personne a 99 critères sur 100, on va se dire : ah, c'est bon, il en manque un. Donc je voulais casser le cliché. Non, il n'y a pas forcément de love bombing au début. Il y a des techniques d'hameçonnage qui sont différentes et qui peuvent être complètement contraires. Quand la personne n'a pas confiance en elle, le fait de la rabaisser immédiatement, ça met le manipulateur tout de suite sur un piédestal. Il se met sur une estrade, une scène de théâtre sur laquelle il piétine, et la scène, c'est toi. »

« Mon ex était hystérique » : le signal à ne pas rater

Dans l'une des premières scènes, il va trouver un prétexte pour parler à Coline de son ex en disant qu'elle était hystérique, perverse narcissique. Il va lui attribuer tous ses propres défauts. Imagine, tu fais un date avec quelqu'un, tu le vois pour la première fois, la deuxième fois, et tout de suite il place : « Ouais, mon ex, elle est hystérique. » Déjà, hystérique, ça veut dire quoi ? C'est un terme qui est désuet depuis super longtemps, qui est attribué aux femmes. Et même s'il ne dit pas hystérique, même s'il dit « elle est folle », tu vas aller dire à quelqu'un que tu ne connais pas que ton ex est folle ? Ça ne se fait pas. C'est systématique chez les pervers narcissiques : l'ex, elle est toujours folle. Mais il faut bien se dire que la prochaine fois, la folle, ce sera toi. Quand il aura une autre fille, il dira ça de toi. C'est eux qui rendent fou : quand la fille, au bout de 10 ans, est complètement éteinte, qu'elle pète des câbles pour rien, peut-être qu'il faut se poser la question de pourquoi elle est devenue comme ça. Est-ce qu'elle était comme ça avant de le rencontrer ? Pour Louisiane, c'est un red flag énorme.

Sidération, isolement et chaînes de guimauve

Ce que le livre montre très bien, c'est l'isolement et la sidération. « Pour moi, c'est un peu une séquestration psychologique. Elle le dit à un moment : les portes ouvertes sont infranchissables. Cette impression d'être retenue alors qu'en réalité on pourrait partir. Le pervers narcissique, pour commencer, va te faire des injonctions contradictoires. Il va te dire bleu, il va te dire rouge. C'est comme si tu avais un panneau qui dit d'aller à gauche et un panneau qui dit d'aller à droite. Tu fais quoi ? Tu restes au milieu, tu hésites et tu ne bouges pas. Ça te met dans un état de figement. Et ensuite, le fait de vivre quotidiennement comme ça de multiples microtraumatismes, ton cerveau te débranche. Ça te met dans un état de sidération, même de dissociation. Un cerveau qui ne fonctionne plus ne peut pas dire à tes jambes : vas-y, cours, casse-toi. Donc les gens qui disent : pourquoi tu n'es pas partie ? Parce que ce n'est pas possible. Il y a un interrupteur qui a été baissé dans le cerveau, qui empêche de partir et qui retient avec des chaînes de guimauve, des chaînes imaginaires. »

Être sous emprise, dès le départ, il y a quelque chose de physique qui fait que si la personne ne te parle pas pendant une heure ou part pendant un weekend, tu te sens comme arraché, comme un bébé arraché à sa mère. Et quand on part, on est totalement déboussolé. Tu as été matrixé pendant des années, tu as mis ton conjoint sur un piédestal, tu en as fait ton mentor, comme un parent. C'est comme un bébé qui est lâché dans un supermarché : je suis où ? Où est la personne qui m'a appris à vivre ? Après, c'est hyper dur, quand ton cerveau a été lavé, de réapprendre. C'est comme réapprendre une éducation dans une autre culture. Réapprendre à penser par soi-même, réapprendre à avoir ses propres goûts, se demander ce qui vient de soi et ce qui vient de l'autre. Est-ce que c'est vraiment moi qui pense comme ça ? Il y a quelque chose de l'ordre de la rééducation.

« Il faut que tu partes » ne suffit pas

Dire à une femme « il faut que tu partes », ce n'est pas suffisant. Ce qui est marrant, c'est qu'on le comprend dans plein de domaines. L'alcoolisme, par exemple : quand on dit à quelqu'un « il faut que tu arrêtes de boire », on sait que ce n'est pas suffisant. Par contre, dans la relation toxique, on se dit : si je lui dis qu'il faut partir, ce sera suffisant. Alors que de manière évidente, ça ne l'est pas. « Il faut que tu partes, déjà, c'est un ordre. La personne qui est en face de toi, elle a besoin d'aide, elle n'a pas besoin que tu lui donnes des ordres. Si elle ne part pas, il y a une raison. Lui mettre la situation devant les yeux si elle ne s'en est pas rendu compte, c'est une chose. Mais ensuite, si elle ne part pas, ça ne sert à rien d'insister. Il faut lui demander pourquoi elle ne part pas, de quoi elle a besoin pour partir. Si c'est financier, est-ce que tu as besoin que je t'aide ? Si c'est une question de logement, est-ce que la personne a peur d'être harcelée par la suite, d'être menacée ? Il y a une raison. »

Dans le roman, il fait en sorte que Coline soit dépendante de lui. Il la déconcentre, donc elle ne peut plus écrire, donc elle n'a plus d'argent. La maison est à l'autre bout du monde, son compte en banque se vide. Comment elle fait ensuite, alors qu'elle n'a plus de proches parce qu'elle s'est éloignée de ses parents et de ses amis, pour aller prendre un appartement et se sortir de ça ? Le fait de t'éloigner de tes proches n'est pas forcément direct. Il peut être insidieux : ça peut être financier, tu n'as pas d'argent pour aller les voir. Ça peut être le fait de rabaisser ton entourage de manière assez subtile pour que toi-même tu n'aies même plus envie de les fréquenter. Il y a cette dépendance qui est financière, et il y a cette dépendance qui vient de l'isolement.

Tu reconnais cette emprise, qu'elle soit familiale ou conjugale, et tu veux t'en libérer pas à pas ? C'est un chemin qu'on peut faire ensemble en coaching.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre inceste émotionnel et climat incestuel ?

L'inceste émotionnel se joue entre un parent et son enfant : on donne à l'enfant un rôle de conjoint et de confident, avec du chantage émotionnel et affectif. Le climat incestuel va au-delà : ce n'est pas juste une effraction psychique, c'est aussi une effraction physique, et ça comprend une famille entière.

Qui a inventé le terme de climat incestuel ?

C'est Paul-Claude Racamier qui a nommé le climat incestuel, le même psychanalyste qui a sorti le terme pervers narcissique. Ça existe depuis les années 80, mais c'est encore tellement ignoré et difficile à repérer que le terme met du temps à éclore.

Un pervers narcissique commence-t-il toujours par du love bombing ?

Non. Il y a des techniques d'hameçonnage qui sont différentes et qui peuvent être complètement contraires. Quand la personne n'a pas confiance en elle, le fait de la rabaisser immédiatement met le manipulateur tout de suite sur un piédestal.

Pourquoi les victimes d'emprise ne partent-elles pas ?

Parce que ce n'est pas possible. Vivre quotidiennement de multiples microtraumatismes met le cerveau dans un état de sidération, même de dissociation. Un cerveau qui ne fonctionne plus ne peut pas dire à tes jambes : vas-y, cours. Il y a un interrupteur qui a été baissé, qui retient avec des chaînes de guimauve, des chaînes imaginaires.

Tu te retrouves dans ces dynamiques ?

J'accompagne les personnes qui veulent comprendre ce qu'elles ont vécu et construire quelque chose de différent.

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